Geopolitica Italie – une étude de cas sur l’attaque du Kremlin contre la démocratie

Depuis plus de dix ans, les médias de propagande pro-Kremlin cherchent à promouvoir en Europe de nouvelles idéologies hostiles aux idéaux libéraux et démocratiques en manipulant le concept de «souverainisme» (la désinformation en tant que dialogue). Ces idéologies s’appuient sur le postulat d’une résistance «souverainiste» au «mondialisme», aux «élites mondiales / secrètes» et à leurs sombres complots (Communauté de l’effondrement).

Il s’agit d’une étude de cas des messages diffusés par la section italienne du média Geopolitica.ru qui attaquent la démocratie libérale occidentale en ciblant plus particulièrement les publics «souverainistes» radicaux d’Italie.

Geopolitica.ru est un média basé en Russie inspiré par l’idéologie néo-eurasiste du philosophe et ultranationaliste russe Alexandre Douguine. Le néo-eurasisme avance le postulat d’un conflit insoluble entre la civilisation atlantique libérale menée par les États-Unis (perçue comme décadente, immorale et impie) et la civilisation russo-eurasienne, qui résiste à l’invasion de la mondialisation occidentale. Cette dernière est considérée comme une menace existentielle pour les traditions spirituelles et les valeurs sociales conservatrices russo-eurasiennes.

Cette résistance est reprise dans le slogan de Geopolitica.ru «Carthago delenda est» («Carthage doit être détruite») où les démocraties libérales sont perçues comme la «Carthage éternelle» et la Russie comme la «Rome éternelle».

Diaboliser l’Occident

La section italienne de Geopolitica.ru est particulièrement prolifique dans ses messages visant à discréditer et à diaboliser les valeurs démocratiques libérales et les institutions de l’Occident. À cette fin, elle publie six macro-récits de désinformation clés, dont certains sont régulièrement reproduits dans d’autres médias pro-Kremlin.

Le premier macro-récit tient le libéralisme et les «élites libérales mondialistes» responsables de presque tous les maux qui affligent le monde contemporain, souvent en recourant à des termes extrêmes et insultants. Ainsi, Geopolitica.ru avance que le libéralisme est un «crime contre l’humanité» et que les libéraux «alimentent de plus en plus les guerres civiles, l’injustice sociale, les occupations, la colonisation, la déshumanisation». Selon ce média, les libéraux sont «indignes d’un être humain», «des créatures malades et perverses». Il avance même que ce sont «les porteurs et les défenseurs» de la COVID-19, et des «maniaques infectieux».

Le deuxième macro-récit affirme que les sociétés ouvertes de l’Occident sont, en réalité, des dictatures totalitaires déguisées en démocraties, où les élites ont imposé une «idéologie mondialiste libérale» obligatoire, et où les masses sont «subjuguées par les biens de consommation, les psychotropes et l’utilisation des nouvelles technologies comme outil de contrôle et source de plaisir ludique».

Les démocraties occidentales sont dépeintes comme des camps de concentration «libéraux», où «quiconque n’est pas libéral est considéré par le libéralisme contemporain comme un ennemi de la société ouverte et doit être tué et détruit».

Le média avance que l’Italie pourrait prochainement ressembler à l’Allemagne nazie, à la Russie staliniste ou au Cambodge de Pol Pot suite aux mesures prises par son gouvernement pour lutter contre la désinformation liée au coronavirus.

Geopolitica.ru attaque l’«idéologie libérale» en affirmant qu’elle a «un visage clairement totalitaire» et tente d’«interdire Platon, Aristote, Hegel, Nietzsche, Heidegger et d’autres grands penseurs et philosophes occidentaux» et de «neutraliser presque tout, sauf Soros, les mouvements Black Lives Matter et LGBT, ainsi que quelques minorités sélectionnées».

«Le libéralisme tue»

Selon le troisième macro-récit, le libéralisme occidental «tue les personnes en tant qu’être sociaux» car il déracine la personne de sa communauté et de son identité, la poussant à rompre radicalement les relations qu’elle entretient avec d’autres êtres humains. Le média prévient que les «élites mondialistes libérales» promeuvent la désintégration de la famille et l’effondrement de la communauté afin d’isoler les personnes des autres, favorisant ainsi une domination plus efficace de l’élite sur les masses.

Les mesures de distanciation sociale anti-COVID représentent tout simplement la dernière tentative du mondialisme de détruire les structures sociales intermédiaires – comme la famille et les relations interpersonnelles – afin de rendre les personnes «de plus en plus isolées, désorientées, craintives et dépendantes de leurs émotions», et donc de «faciliter leur contrôle et leur manipulation» par les élites.

Le quatrième macro-récit présente les sociétés libérales comme basées sur des valeurs inférieures et perverties, et accuse le libéralisme de détruire délibérément la morale et les valeurs spirituelles supérieures. Ainsi, le média fustige le libéralisme occidental qu’il qualifie de «civilisation décadente, matérialiste, hédoniste et perverse», et attaque la «société occidentale post-moderne, consumériste et axée sur l’argent», qui «ne peut satisfaire que les besoins fondamentaux des personnes, exclut les aspirations supérieures de spiritualité et le sacré», et est habitée par «un type dégradé d’être humain dont l’objectif ultime dans la vie est de se nourrir et de gagner de l’argent, de chercher la sécurité et le confort».

«Une société d’hommes faibles»

Si l’on en croit le cinquième macro-récit, les sociétés occidentales libérales sont de plus en plus dominées par les perversions sexuelles et habitées par «des hommes faibles et féminisés, des mâles qui ne sont plus des hommes» et par des femmes qui ont perdu leur féminité et deviennent de plus en plus masculines. Le libéralisme chercherait délibérément à effacer l’identité sexuelle des personnes en leur offrant la possibilité de changer de sexe. Geopolitica.ru spécule qu’à l’avenir, les sociétés libérales seront tellement perverties qu’elles pourraient même laisser les personnes choisir entre rester des êtres humains ou changer d’espèce et devenir des animaux non humains!

Le sixième macro-récit formule l’affirmation apocalyptique selon laquelle la pandémie de COVID-19 entraîne l’effondrement des démocraties libérales et de l’ordre mondial libéral. Les auteurs qui ont contribué à ce média ont joyeusement annoncé que la pandémie représente «la fin de la mondialisation et de la société ouverte» et que les démocraties occidentales seront remplacées par des dictatures dirigées par l’armée et les élites médicales qui pourraient même s’avérer plus rudes que les camps de concentration nazis et soviétiques.

Geopolitica.ru diffuse la propagande et la désinformation destinées aux publics d’Occident et d’ailleurs (en publiant dans sept langues) afin de déstabiliser, saper et finalement détruire les démocraties libérales et les sociétés ouvertes.

Il est difficile de déterminer l’impact de la version italienne du site de Geopolitica.ru sur le discours public italien, mais le média amplifie les messages propagés par des personnalités issues de groupes «souverainistes» radicaux en Italie et relaye nombre de leurs événements. Le média sert également de point de rencontre et de forum de discussion aux activistes italiens et européens déterminés à renforcer la résistance au «mondialisme libéral» et aux valeurs post-modernes occidentales.