Entretien avec Wim van der Weegen: Comment communiquer les faits relatifs au vol MH17?

juillet 16, 2021

Wim van der Weegen était directeur de la communication du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité chargé de déterminer la cause de l’accident du vol MH17. Dans un premier temps, les médias pro-Kremlin avaient faussement présenté la tragédie comme une attaque réussie contre la force aérienne ukrainienne. Toutefois, ils ont très rapidement lancé plusieurs campagnes visant à semer la confusion parmi le public en lui proposant d’innombrables explications sur l’événement. Nous avons demandé à Wim comment communiquer dans une zone d’information très ciblée par la désinformation et particulièrement sensible sur les plans géopolitique et émotionnel. Cette question a donné lieu à une conversation à la fois fascinante et instructive.

Source: Wim van der Weegen

Où étiez-vous lorsque vous avez appris la tragédie du vol MH17?

C’était le jour avant le début des vacances et, à cette occasion, je participais à un dîner avec mes collègues du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité. Nous avons d’abord reçu un message nous informant qu’un avion s’était écrasé. Ensuite, nous avons appris que l’avion avait décollé d’Amsterdam. Petit à petit, de plus en plus d’informations sont arrivées sur la catastrophe.

 

Dans un premier temps, nous ne pensions pas participer à l’enquête. Selon la Convention relative à l’aviation civile internationale (Convention de Chicago), en cas d’accident d’un aéronef appartenant à un État sur le territoire d’un autre État et ayant entraîné mort ou blessures graves, l’État dans lequel l’accident s’est produit ouvre une enquête sur les circonstances de l’accident. Dans ce cas, l’avion s’était écrasé en Ukraine, donc, à ce stade, nous nous attendions simplement à ce qu’elle sollicite le soutien du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité, pas à ce que nous soyons chargés de l’enquête, ce qu’elle a toutefois demandé aux Pays-Bas deux semaines plus tard.

Qu’est-ce que le Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité et quelle est sa responsabilité dans l’affaire du vol MH17?

Chaque pays signataire de la Convention relative à l’aviation civile internationale a désigné une organisation responsable des enquêtes sur les accidents aériens. Dans le cas des Pays-Bas, il s’agit du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité. Comparé à la plupart des organisations des autres pays, le Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité est spécial, car il est autorisé à mener des enquêtes dans presque tous les domaines et secteurs. En plus des incidents dans les domaines de l’aviation, de la navigation, des chemins de fer, des industries chimiques et pétrochimiques, le Bureau enquête sur des incidents qui surviennent dans les secteurs de la construction et des soins de santé, ainsi que sur des incidents militaires au ministère de la défense. Cela permet à l’organisation de combiner plusieurs domaines d’expertise, le cas échéant.

En général, comment le Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité aborde-t-il la désinformation? La désinformation était un phénomène assez peu connu en 2014/2015, existait-il une stratégie?

À ce stade, nous n’avions que peu d’expérience avec le phénomène de la désinformation. La désinformation n’a eu aucune influence sur les recherches, car le processus d’enquête vise à établir les faits dans un premier temps et à formuler une théorie par la suite. Cette approche permet d’éviter toute influence des théories de la désinformation sur l’enquête.

 

D’autres aspects consistaient à présenter le Bureau d’enquête néerlandais sur la sécurité comme une organisation indépendante et crédible et, bien sûr, à communiquer les faits trouvés. Rétrospectivement, je pense qu’une décision que nous avons prise a été particulièrement importante.

 

Le processus d’enquête est strictement réglementé par la Convention relative à l’aviation civile internationale. Il spécifie qu’un rapport ne vise qu’à établir les faits, dans le seul but de démontrer qu’une hypothèse est vraie. Toutefois, en raison du nombre considérable de théories qui circulaient, nous avons opté pour une approche légèrement différente. Nous avons demandé à l’Organisation de l’aviation civile internationale la permission d’également inclure dans le rapport les raisons pour lesquelles les preuves recueillies infirmaient les hypothèses concurrentes. En réalité, nous réfutions les explications alternatives par des faits techniques. Je pense que c’était un facteur important pour expliquer pourquoi le rapport, à un niveau macro également, a pu discréditer les théories alternatives sur la cause de l’accident.

Selon vous, quels autres facteurs peuvent expliquer la réussite du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité face à la désinformation?

La manière dont nous avons présenté le rapport final. Étant donné l’attention internationale considérable suscitée par cet événement, nous avons compris que nous ne pouvions pas nous appuyer sur des termes et des spécifications techniques uniquement, et que nous avions besoin d’une image forte. Nous voulions que cette image serve de «support d’information» qui relierait symboliquement la catastrophe, l’enquête et ses conclusions.

 

Pour ce faire, plusieurs mois avant la présentation à proprement parler, nous avons demandé à un artiste de créer un design (Image 3) s’inspirant de la reconstitution de l’aéronef qui a été réalisée durant l’enquête. C’est ainsi qu’est née l’idée de présenter le rapport devant la reconstitution de l’avion (Image 4). D’un point de vue pratique, c’était assez difficile, car nous avons dû tout installer dans une tente ad hoc située à la base militaire pleinement opérationnelle de Gilzen-Rijen, qui devait également être accessible aux journalistes. Nous avons également pris conscience que cette image pouvait être douloureuse pour les proches des victimes. C’est pourquoi nous avons investi du temps et de l’énergie pour les informer sur la manière dont nous souhaitions procéder et leur donner l’opportunité de visiter l’épave et la reconstitution par eux-mêmes.

 

Au final, cette approche s’est avérée payante car tous les médias, du New York Times au Figaro, de CNN à Al Jazeera, ont relayé cette image-là. Je pense qu’elle a joué un rôle important pour garantir que les conclusions du rapport dominent la zone d’information.

Source: ANP& Wim van der Weegen

Quelle est la leçon la plus importante à tirer pour toute personne chargée de la communication qui publie un rapport dans un domaine menacé par la désinformation?

Dans un domaine ciblé par la désinformation, et avec l’insécurité inhérente liée aux résultats des recherches, vous devez vous assurer d’être clair sur le processus.

 

En outre, soyez aussi ouvert que possible vis-à-vis des journalistes. En réalité, ce sont des choses simples. Prenez le temps d’expliquer, et si vous ne pouvez pas expliquer certaines choses, prenez le temps d’expliquer pourquoi vous ne pouvez pas le faire. Si des journalistes vous envoient des e-mails, répondez-leur, rappelez-les. À tous. Je sais que ces choses semblent simples, mais si vous parlez régulièrement à des journalistes, vous savez qu’ils ne sont pas toujours traités comme cela. C’est précisément pour cette attitude que la porte-parole du Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité, Sara Vernooij, a reçu le prix du porte-parole de l’année décerné par l’Association de la presse étrangère aux Pays-Bas.

 

Dans le même ordre d’idées, vous devez gérer les attentes. Par exemple, juste avant de publier notre premier rapport, nous avons compris que les journalistes s’attendaient à des déclarations à l’emporte-pièce. Nous savions que nous ne pouvions pas nous le permettre à ce stade. Nous les avons appelés et leur avons expliqué que, même en sachant que nous ne pouvions pas commenter le contenu de l’enquête, ils attendaient trop de notre part. Il était important de préserver l’équilibre des attentes. Nous avons pu éviter une atmosphère de déception qui, à long terme, aurait pu saper la crédibilité du rapport final sur le vol MH17. Au lieu de cela, les journalistes ont salué le Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité pour avoir brossé un tableau réaliste. Nous avons consacré du temps et des efforts pour préparer le rapport final et la communication qui l’accompagnait afin de révéler toutes les informations pertinentes aux proches et à toutes les parties intéressées. Les termes du rapport final étant assez techniques, le Bureau d’enquête néerlandais pour la sécurité a «traduit» ces informations en synthèses faciles à comprendre, et a fourni des illustrations et une animation, et ce, en plusieurs langues. Enfin, nous avons très tôt investi dans la communication avec les proches, en leur expliquant le processus et les découvertes. Tenir toutes nos circonscriptions informées tout au long de l’enquête a été déterminant, à plusieurs niveaux et à différents moments.

 

Bien sûr, si vous avez un objectif unique précis, celui de publier un rapport crédible, il peut s’avérer plus facile d’appliquer ces règles que si vous représentez une plus grande organisation ayant différents objectifs en termes de communication. Pourtant, je pense qu’il est important de s’en rappeler.

 

La tente abritant l’épave // Source: Wim van der Weegen

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