Sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2: même type de désinformation que pour le vol MH-17?
Les gazoducs de la mer Baltique, Nord Stream 1 et 2, ont été sabotés récemment. Des explosions provoquées, découvertes le 26 septembre dans les eaux internationales, se sont produites dans les zones économiques exclusives du Danemark et de la Suède (délimitées en marron). Nord Stream 1 et 2 ont été désactivés et n’ont jamais exporté de gaz, le premier suite à une décision politique de la Russie, et le deuxième parce qu’il n’a jamais reçu la certification nécessaire à une exploitation commerciale dans un contexte de tensions politiques. Les explosions ont été détectées le jour de l’inauguration officielle du gazoduc de la Baltique et juste au moment où la Russie procédait à l’annexion illégale de nouvelles régions d’Ukraine.

(Capture d’écran de DR – Danish Broadcasting Corporation)
Des millions de mètres cubes de méthane continuent de jaillir de la mer Baltique, empêchant jusqu’à présent de procéder à un examen plus minutieux des sites des explosions et des canalisations appartenant aux consortiums Nord Stream 1 et 2, tous deux contrôlés par la société russe Gazprom.
Pourquoi faire sauter un gazoduc?
En attendant les enquêtes, de nombreuses spéculations et inconnues subsistent. Dans le même temps, l’espace informationnel regorge de tentatives de désinformation et de manipulation. De nombreuses accusations circulent dans l’écosystème de désinformation pro-Kremlin, suggérant que: (1) c’est l’œuvre des États-Unis; (2) c’est l’œuvre des Polonais; (3) c’est l’œuvre du Royaume-Uni ou des pays baltes, (4) c’est l’œuvre des Ukrainiens. (5) À moins d’être impliquée dans les enquêtes, la Russie ne les considérera pas comme fiables. Poutine y a ajouté son grain de sel par le biais de son discours pompeux du vendredi 30 septembre dans lequel il annonçait l’annexion de quatre régions supplémentaires d’Ukraine: «les Anglo-Saxons sont derrière» (comprendre les États-Unis et le Royaume-Uni).
Un schéma bien connu
Les tactiques utilisées pour diffuser ce discours ressemblent à la vague d’explications et d’accusations mensongères proférées en 2014 lorsque l’avion de ligne malaisien MH-17 avait été abattu par un missile au-dessus du Donbass.
Il peut être utile de s’attarder un instant sur l’événement tragique du MH-17 afin d’examiner de plus près les schémas et les tactiques utilisés. À l’époque, le paysage informationnel russe avait rapidement été envahi d’accusations: -c’était l’Ukraine, -c’était la CIA, -l’explosion était planifiée car l’avion transportait déjà des cadavres, -c’était du terrorisme (voir notre article ici). La réalité était pourtant bien plus simple. Des militants soutenus par la Russie s’étaient déjà vantés lors d’échanges radiophoniques et téléphoniques d’avoir abattu ce qu’ils pensaient être un avion ukrainien. Au final, les enquêtes internationales, menées par la police néerlandaise et documentées par de nombreuses preuves, notamment fournies par le groupe d’enquête Bellingcat, ont même permis d’identifier la Brigade de défense aérienne russe. L’unité elle-même, ainsi que son commandement, ont depuis été officiellement inculpés, même s’ils se cachent en ce moment en Russie. Voir nos dossiers ici. La Russie a boycotté l’enquête et tenté de la faire échouer en polluant l’espace informationnel avec toutes sortes d’informations erronées.

Brouiller les pistes, détourner l’attention du public
Le réflexe de l’écosystème du Kremlin est de diffuser un maximum d’explications ou d’accusations afin de brouiller les pistes et de voir ce qu’il en reste. Mettre au point plusieurs théories du complot. Ceci est apparu de manière évidente par exemple lors de l’empoisonnement de la famille Skripal au Novitchok, un agent neurotoxique, à Salisbury, au Royaume-Uni, ou lors des explosions des entrepôts de munitions de Vrbětice, en Tchéquie.
L’écosystème du Kremlin tente de faire naître des sentiments anti-Occident/UE/États-Unis dans les États membres de l’UE. Il a procédé de plusieurs manières, notamment en diffusant des preuves fabriquées ou en utilisant à mauvais escient des contenus véridiques pour véhiculer le message que les États-Unis sont derrière le sabotage du gazoduc.
L’histoire de l’hélicoptère américain… qui se trouvait à 250 km.
Pour comprendre comment la désinformation se propage en quelques minutes, prenons le cas de l’histoire (fausse) de l’hélicoptère américain.
Au deuxième jour de la fuite de gaz, le 28 septembre, un article a été publié par Lenta, un média russe. Il y était dit qu’un hélicoptère militaire américain avait été vu survolant la zone des fuites de gaz du Nord Stream entre le 25 et le 26 septembre. L’article citait comme source le portail d’informations de traçage en temps réel des vols du trafic aérien, FlightRadar24. Vingt minutes plus tard, des articles similaires, citant la même source, ont été publiés dans d’autres médias pro-Kremlin, Tsargrad (ici), puis repris par le journal Rossiskaya Gazeta RG.RU du gouvernement russe, RIAFAN et l’agence de presse officielle RIA. Les comptes Twitter officiels des ambassades russes ont également été mobilisés, à l’instar de @EmbRusiaMexico qui a relayé le même discours et un lien vers le site Web FlightRadar24 montrant les déplacements présumés de l’hélicoptère.
Mais l’hélicoptère était loin. Les tweets et articles citant FlightRadar24 ont été repris et manipulés pour tenter d’apporter la preuve de l’implication présumée des États-Unis dans les fuites de gaz. Au moment en question, comme on pouvait le voir sur le portail FlightRadar24, l’hélicoptère militaire américain se trouvait à au moins 250 km à l’est de la zone de la fuite de gaz. Mais très peu de personnes feraient l’effort d’aller vérifier les sources…

(Capture d’écran de FlightRadar)
Sortir une vidéo de son contexte…
Voici plusieurs exemples de tactiques utilisées pour redéfinir le contexte de la vidéo.
Le 26 septembre, un tweet, comprenant une vidéo prise début février 2022, et montrant le président américain Biden lors d’une conférence de presse en train d’évoquer une éventuelle fermeture des gazoducs Nord Stream en cas d’invasion de l’Ukraine par la Russie, a été publié par le compte Twitter @AZMilitary1. @AZMilitary1 a été mentionné dans plusieurs articles publiés par des vérificateurs de faits ou journalistes d’investigation comme étant un des acteurs clés de l’écosystème de manipulation de l’information du Kremlin.
Le 27 septembre, une vidéo extraite de la même conférence de presse a été tweetée par le compte vérifié @Partisangirl géré par Maram Susli, la célèbre blogueuse russe affiliée à l’État (contributrice de la plateforme d’État russe RT sur laquelle elle possède une page bio dédiée et est suivie par quelque 178 000 abonnés). Sa publication a généré plus de 8 000 retweets et 17 000 likes. Entre le 28 et le 29 septembre, plusieurs éditions de RT ont publié des articles incluant la vidéo et relayant le même discours.
… jusqu’à ce qu’elle atterrisse sur le compte du ministère russe des Affaires étrangères
Le 28 septembre, la vidéo qui avait été tweetée par @Partisangirl a été publiée sur les comptes Twitter Telegram officiels du ministère russe des Affaires étrangères.
… puis soit amplifiée par des plateformes contrôlées par l’État chinois
Au moment où nous écrivons cet article, les fuites du gazoduc NS font la une de tous les médias contrôlés par l’État chinois. Après le sabotage, la vidéo du discours de Biden a été publiée sur YouTube par le média chinois Shanghai Eye. La vidéo a aussi été citée dans un édito du China Daily, notamment dans une vidéo de Xinhua, la principale agence de presse chinoise, et dans deux vidéos de CGTN. L’une des vidéos publiées par CGTN a été partagée par deux diplomates chinois, Zhang Meifang et Zhang Heqing.
De la même façon, la déclaration du secrétaire d’État américain Blinken, qualifiant les fuites du Nord Stream de «formidable opportunité», a été présentée par les chaînes chinoises sur Twitter comme une «opportunité» pour les États-Unis de renforcer la dépendance de l’UE vis à vis de l’énergie américaine. Cette interprétation a été partagée par un influenceur affilié à l’État, cité par l’ambassadeur de Chine à Malte Yu Dunhai, par le diplomate chinois Zhang Heqing et par le commentateur du Global Times Hu Xijin.
Cette amplification (apparemment coordonnée) du même contenu par des acteurs chinois suggère un alignement et une collusion des intérêts entre les écosystèmes de désinformation russe et chinois. En utilisant des sources russes et des contenus instrumentalisés, les chaînes contrôlées par l’État chinois ont véhiculé le discours erroné selon lequel les États-Unis pourraient être à l’origine du sabotage, tout en détournant les accusations portées contre la Russie.
Semer le doute
En attendant que les enquêtes aient lieu, l’écosystème du Kremlin est parvenu à mobiliser un certain public, et son message a fait son chemin jusque dans les médias européens et américains, par exemple ici et ici. Le ministère des Affaires étrangères et les ambassades russes ne restent pas non plus inactifs (voir ci-dessus).
Comme dans le cas du vol MH-17, les plateformes du gouvernement russe continuent de polluer l’espace informationnel dans le but d’inonder le public d’informations trompeuses et de fausser sa vision de la situation. Quels que soient les résultats des enquêtes officielles, le cerveau humain est programmé pour être intrigué par les complots. C’est le but recherché par la plupart des désinformateurs et des manipulateurs: brouiller les pistes et semer le doute.
