Alors que deux années se sont écoulées depuis que la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine, la grogne sociale monte en Russie. Malgré une répression massive et des lois qui criminalisent toute opposition à la guerre, des manifestations dispersées ont éclaté. Ont notamment défilé des épouses de soldats russes qui exigent que leurs maris rentrent au bercail. D’autres manifestations, toutefois, se focalisent sur les pannes de chauffage et les coupures de courant alors que le pays fait face à des températures négatives.
Depuis que Poutine a coupé l’approvisionnement en gaz de l’Europe en 2022, les propagandistes pro-Kremlin ont prédit avec jubilation que les Européens gèleraient durant l’hiver. Ils se sont trompés encore et encore. Pendant ce temps, non loin de Moscou, des Russes qui ont désespérément froid ont commencé à diffuser en ligne des vidéos de leur calvaire.
La désinformation ne laisse jamais la réalité gâcher une bonne histoire, le Kremlin en sait quelque chose. Ces derniers mois, les médias contrôlés par l’État russe et d’autres organes pro-Kremlin ont continué de colporter leurs sempiternels tropes de désinformation sur les prétendus problèmes énergétiques européens, en dépit des difficultés croissantes auxquelles le pays fait face dans ce domaine. Examinons les dernières tendances.
Appâter et inverser les rôles
Lorsqu’il est question d’énergie, la Russie en revient toujours aux sanctions occidentales et aux raisons pour lesquelles elles doivent être levées. Un des principaux paradoxes de la désinformation pro-Kremlin est que, même s’ils prétendent que les sanctions n’ont aucun effet sur la Russie voire renforcent le pays, les dirigeants russes, y compris Poutine souhaitent aussi clairement qu’elles soient levées dans les plus brefs délais. Le Kremlin a même tenté de faire du chantage à l’Europe concernant le gaz, affirmant que l’approvisionnement en gaz interrompu à la fin de l’été 2022 ne reprendrait que lorsque l’Europe aurait levé ses sanctions.
Les propagandistes pro-Kremlin établissent un lien entre les sanctions européennes contre la Russie et les prix élevés de l’énergie. De cette manière, toute difficulté économique rencontrée par la Russie elle-même n’est pas due au fait qu’elle a envahi illégalement l’Ukraine mais bien aux sanctions. Elle applique ainsi le principe qui lui est si cher et qui veut que la Russie ne soit jamais tenue responsable de ses actes. C’est à d’autres que doit être imputée la faute, dans ce cas aux États européens qui ont adopté des sanctions en réponse à l’invasion illégale et illégitime de l’Ukraine par la Russie. Il s’agit là de la bonne vieille méthode consistant à «appâter et inverser les rôles»: on attire le lecteur en évoquant les prix élevés de l’énergie pour ensuite accuser les sanctions.
Et en effet, ces derniers mois, les médias pro-Kremlin étaient remplis de déclarations selon lesquelles les prix élevés de l’énergie entraînent des fermetures d’usines, la désindustrialisation de l’Europe et l’appauvrissement des Européens. Mais la vraie erreur réside dans le terrible choix du Kremlin d’envahir un pays souverain et pacifique. Si la Russie veut réellement que les sanctions soient levées, elle doit arrêter de commettre des crimes de guerre et retirer ses troupes du territoire ukrainien, comme l’a réclamé l’ONU.
Dans le viseur: l’Allemagne
Les médias contrôlés par l’État russe et d’autres organes pro-Kremlin sont particulièrement obsédés par la prétendue désintégration économique de l’Allemagne. Il est vrai que le PIB allemand a chuté de 0,1 % au troisième trimestre 2023. Mais il est absurde de qualifier ce chiffre d’«effondrement».
Pour ce que cela vaut, les prix du gaz ont considérablement baissé en Europe. Ce phénomène est dû en partie aux investissements intelligents dans les énergies renouvelables qui ont réduit la demande. Et, effectivement, la production industrielle allemande a chuté ces derniers mois, un fait que les spécialistes de la désinformation russe utilisent pour annoncer le déclin industriel terminal de l’Allemagne et de toute l’Europe.
Le côté positif de la crise actuelle est donc que la transition vers les énergies renouvelables et des fournisseurs de gaz naturel non russes permettra à l’Allemagne et à l’Europe de devenir plus fortes et plus indépendantes. La Bundesbank prévoit un retour à la croissance, bien que modeste, en 2025. Pendant ce temps, alors qu’une grande partie du monde cherche à réduire ses émissions de carbone, la Russie de son côté reste dépendante du pétrole et du gaz, alors même que ses revenus ont récemment diminué.
Le vert est le nouveau bleu (UE)
Le Kremlin veut aussi nous faire croire que les énergies renouvelables ne sont que foutaises et que rien ne peut sauver l’Europe de sa dépendance éternelle au pétrole et au gaz russes. Un commentateur pro-Kremlin soutient par exemple que l’Europe n’a d’autre choix que de revenir au gaz russe avant que les énergies renouvelables ne soient en mesure de remplacer les combustibles fossiles. Dans un autre article, il est dit que l’«énergie verte» occidentale est un mirage. Il est aussi dit que les Européens continuent de se gaver de gaz russe.
Il est vrai que du gaz russe continue d’être acheminé vers l’Europe par gazoducs. Mais il est également vrai que si au troisième trimestre 2021 39 % du gaz de l’UE provenait de Russie, fin 2023, ce chiffre avait plongé à 12 %. À la même date, la valeur des importations de l’UE en provenance de Russie avait quant à elle chuté de 81 %. En outre, les énergies renouvelables européennes progressent rapidement, aidées par les politiques de l’UE.
Le commerce international est une affaire complexe, mais la tendance est claire. L’Europe diversifie ses approvisionnements énergétiques et fait en sorte de ne plus dépendre des sources russes. Et à ce sujet, le Kremlin ne peut s’en prendre qu’à lui-même.